« Jean Fanchette, l’ami » par Philippe Rey

Je voudrais vous parler ce soir d’un homme d’amitié. Si nous sommes ici, c’est parce que les liens tissés par Jean Fanchette de son vivant avaient une telle vérité qu’ils sont encore intacts plus de 16 ans après sa mort. Mais avant de vous parler de Jean, je voudrais rendre hommage aujourd’hui au fondateur et coordonateur du Prix qui porte son nom, Issa Asgarally, qui avec une grande fidélité, année après année, perpétue la mémoire du poète. De tout cœur, merci Issa.

 J’ai connu Jean Fanchette en 1980 lorsque je venais d’arriver à Paris pour y faire des études. Il me fascinait car il avait cette douceur espiègle, cette vivacité qui vous captivaient tout de suite. Nous nous sommes retrouvés souvent autour d’un cari qu’il savait accommoder avec une science incomparable. Je le revois en cuisine, faisant danser les épices du bout de ses doigts fins. Nous parlions longuement de Maurice bien sûr et de littérature. Il aimait beaucoup me raconter l’histoire de Two Cities.

 Car Jean a écrit, nous connaissons son oeuvre, mais savons-nous qu’il était aussi éditeur ? Il l’a raconté lui-même : tout a commencé en avril 1957, au cours d’un séjour à Oxford, où il découvrit le roman de Lawrence Durrell, Justine, qui venait de paraître. Il fut si impressionné qu’il écrivit un article dans le supplément littéraire d’un journal médical. Cet article fut le premier en France sur Lawrence Durrell. Quand on sait l’importance de l’auteur du Quatuor d’Alexandrie, on mesure la finesse de la lecture de Jean Fanchette. Il noua alors une belle amitié avec Durrell qui dura 30 ans.

 Encouragé par ce dernier, il fonda dans la foulée sa propre revue en 1958, qu’il nomma donc  « Two Cities » en référence au célèbre roman de Dickens. Créer une revue bilingue à la fin des années 50, en plein marasme lié à la guerre d’Algérie, il fallait oser le faire… Et Two Cities lui dévora tout son temps, au point où, ses études de médecine prenant du retard, Jean perdit le bénéfice de la Bourse d’Angleterre, et dut lutter pour sa survie financière.

 Je voudrais raconter ici deux épisodes assez caractéristiques de ce qui pouvait lier Jean à ceux qu’il aimait. En 1958, Lawrence Durrell vient à Paris. Jean l’emmène dîner avec quelques amis dans un restaurant chinois du côté des Gobelins, et, malgré son manque d’argent, insiste quand même  pour payer la note. Au sortir du restaurant, il n’a plus un sou. Sa femme Martine et lui rentrent à pied, détail qui n’échappe pas à Durrell. Quelques jours après, Jean reçoit par la poste le manuscrit original de Justine, que Durrell lui a envoyé avec un mot : « Si jamais je deviens célèbre, tu pourras le vendre et emmener Martine au cinéma… en taxi cette fois. » Quel plus beau cadeau peut-on recevoir d’un écrivain que son manuscrit ? Par la suite, Jean le vendra en effet, à l’Université de l’Illinois, mais malheureusement l’argent servira à payer des factures d’imprimeur de Two Cities…

 En 1959, l’écrivain américain Henry Miller vient à Paris alors que Lawrence Durrell s’y trouve aussi. Les deux hommes, qui ont été très liés avant-guerre, ne se sont pas revus depuis 20 ans. Jean décide aussitôt d’organiser une soirée pour l’occasion. Il dira lui-même par la suite : « J’ai voulu inscrire cette revue pauvre et orgueilleuse sous le signe de la fête ». Une riche Américaine prête son superbe appartement du boulevard St Germain, beaucoup d’invités annoncent leur venue mais, la veille de l’événement, Jean n’a toujours pas le premier centime pour payer le cocktail. Comme il l’a écrit plus tard : « Je comptais sur les dieux qui veillent sur les jeunes poètes, surtout quand ils lancent des revues littéraires. » Et, incroyable miracle, les dieux vont l’exaucer : il apprend qu’il a obtenu le Prix Fénéon pour un de ses textes, et qu’un chèque est à sa disposition. Il court le chercher puis fonce chez un traiteur de la rue Mouffetard. La soirée est sauvée mais Jean a dépensé tout son prix. Belle générosité de la part d’un jeune homme de 26 ans, n’est-ce pas ?

 Il faut aussi mentionner Anaïs Nin qui compta beaucoup dans la vie de Jean Fanchette. Là encore, il fut l’un des premiers en France à mesurer l’importance de l’œuvre de cet auteur américain, et il consacra de grands efforts pour la faire publier ; il y parvint finalement chez Stock où il écrivit plus tard une très belle préface aux « Cités intérieures ». Anaïs en retour aida Jean à trouver de nouveaux contributeurs à Two Cities et une très belle amitié les lia, comme en témoignent de nombreux passages du Journal d’Anaïs Nin. Citons par exemple le récit de leur première  rencontre au Café des Deux Magots : « Arriva un jeune Noir mince et beau, de taille moyenne, les traits délicats comme ceux des Haïtiens, un nez petit et droit, des yeux doux et chauds, une bouche sensuelle. […] Il était plein de charme, en, équilibre entre la terre et la poésie. […] J’étais reconnaissante à Fanchette de sa compréhension. Je le considère comme mon meilleur ami en France. Le lien magique. »

 Two Cities fut un moment passionnant de l’histoire littéraire qui fit se croiser des grands textes : outre ceux du fameux trio déjà cité, Miller, Nin, Durrell, la revue publia Yves Bonnefoy, Malcolm de Chazal, Octavio Paz, William Burroughs, Joseph Delteil, Fernando Pessoa, André Pieyre de Mandiargues, etc. Certains de ces auteurs étaient alors très peu connus…

En 1964, probablement de plus en plus accaparé par son métier et sa famille, en butte aux incessants problèmes d’argent, Jean interrompit l’aventure de Two Cities au bout de 6 ans d’existence. Avec une pointe de coquetterie, il écrivit par la suite : « Et voilà. J’avais décidé que les revues se devaient de mourir jeunes, comme Keats. » Il se consacra alors davantage à la médecine et à sa famille.

 Un soir de mars 1992, je dinais avec Jean. Il me parla avec enthousiasme de « L’île équinoxe », le recueil qu’il prévoyait de publier chez Two Cities pour ses 60 ans, quelques semaines plus tard, et qui allait rassembler toute son œuvre. Il en corrigeait alors les épreuves. Il était fébrile, enthousiaste comme un enfant, l’enfant qu’il n’avait heureusement jamais cessé d’être.

 Un mois plus tard, lorsqu’on m’apprit le décès brutal de Jean.  Avec l’aide de ses filles, Frédérique, Sylvie et Véronique, je publiai « L’île équinoxe » chez Stock en 1993. Ce fut un des beaux moments de ma vie d’éditeur.

 Pour terminer, je voudrais faire parler les trois grands amis-écrivains de Jean à travers les dédicaces qu’ils lui ont écrites sur des exemplaires de leurs livres :

Lawrence Durrell, en lui offrant une anthologie de ses poèmes : « My dear Jean, hope you find a few old friends in this collection. Thanks as always for the generous support. Love, Larry »

 Anaïs Nin : « Jean Fanchette, in your poems there is the undefinable description of a world known only by the poets. It is a world in which there are no wars. It has its own sun and its own moon, its own vegetation and its own climate, its own oxygen and its own états de grâce. How well you describe it. Anaïs Nin. »

 Henry Miller: « For that precious rogue, rascal and snake charmer, Jean Fanchette. » Signé « Son ami Henry Miller, 1960 » et en dessous « Allah akbar! » souligné trois fois.

 Oui, Jean Fanchette, les dieux de la poésie, de l’amitié et des éditeurs sont grands, qu’ils veillent à présent sur ton éternité !

 

Témoignage effectué en novembre 2008 lors de la 8e édition du Prix jean Fanchette à l’Ile Maurice

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