La liturgie d’écume

Pour Martine

 

                                                                 I

J’ai vendu ma saison aux marchands de café.
Que n’avez-vous vieilli plus tôt mes estivales !
Dans la rue au matin, palpite un bruit de source
Fragile et menacé pour peu que le jour tremble.

J’ai fait le tour du monde sur l’aire d’envol des regards,
Archange prisonnier d’un paradis de banlieue
Où tous les trains vagabonds se sont rencontrés,
Exilés volontaires des gares de l’adieu.

Gestes de mains, liturgie d’écume,
Dans ma tête se heurtent des millions d’étés
Dont chacun a payé son prix d’eau et de vent.
Une feuille a reçu le sacrement de l’aube.
L’aube a bougé rameuse au bord de la mémoire
Et tous mes archipels ont brisé leurs amarres.

 

                                                                 II

Pour que les litanies de l’eau retournent aux mystères de sable,
Savane de silence immobile en plein vent,
Où l’oiseau tourbillonne et crisse dans son ombre,
Espaliers de temps mûr, ô saisons vives d’eau,

Et pour que l’œil s’accroche à la fourche de l’aube,
A la verticale oubliée, à l’ocre dérive du jour,
Le temps profond se creuse comme une terre en germe
Et s’éteint la rancune femelle de l’été.

 

                                                                 III

Sur le fleuve Congo, les jacinthes dérivent.
L’Afrique me fait mal qui nomme mon exil.
Je suis celui qu’on laisse à l’ourlet des rivages
Ebloui de partance, enrêvé de soleil.
Sur la terre d’Imerne, il meurt des oiseaux rouges.
Moi je veille, au bord des cathédrales d’écume.

L’Afrique me fait mal. Assumant mes saisons
Sa brume de lumière emprisme ma mémoire
Et pousse vers le jour profond du marigot
Calme d’eau et de vent, mes racines dormantes.
Il restera de l’aube aux sanglantes vigies
Un occulte silence avec ses frissons d’algues.

Afrique bafouée, Afrique rauque, Afrique,
Ma part de négritude accrochée aux étés
Roule un remords sans nom. Je ne suis pas d’ici
Et l’arbre seul a su retrouver mes secrets.
Un bruit d’eau vive s’enfle au jour de la mémoire :
Sur le fleuve Congo, les jacinthes dérivent.

 

                                                                 IV

Le corps de femme nue écartelée à l’aube,
Là où le fleuve fourche en route vers l’estuaire,
Calme l’orage obéissant, assigne au jour
L’heure désemparée enceinte de sommeil.
Un clignement de cil et tous les mondes bougent :
Les minuits du sang noir rêvent d’un autre exil.

Partir sans nom d’ici où tout est lente fuite !
Je me heurte aux barreaux forgés de souvenance.
L’autre mémoire est là implacable sui veille.
En vain les ciels appris, d’un mouvement tragique
Drainent-ils l’alphabet des constellations.
J’épelle un grand ciel mauve attelé à l’exil.

Mais rien n’a pu salir l’âpre, l’amer amour
Et les villes en deuil renoncent tour à tour
Au rapide mensonge et aux fêtes sonores.
Il est dans la mémoire un trou d’ombre qu’ignorent
Tous les déguisements qui eux-mêmes déguisent.
Sur le fleuve Congo, les jacinthes dérivent.

 

                                                                 V

Cathédrale en plein vent aux voilures heureuses,
Là où la flèche d’aube avait fixé le temps,
Surgit parfait le jour traversé de présages.
Des oraisons d’écume au souffle d’épopée
Quel chemin parcouru vers les ports de tendresse,
Parmi quelles rumeurs de nuit chaude et d’insectes ?

Atteint le paysage unique et sans mesure,
C’est l’azur transhumant du fond de la mémoire.
La navigation secrète d’une enfance
Resurgit au grand jour de la vie acceptée
Comme une perspective en fuites et en retours
Sous un ciel immuable de cimes voyageuses.

Dans sa substance alors, en vain l’ultime cri
Se forge et se débat contre l’étau du jour.
Une enfance d’exil morte sans sépulture
Voyage. Et c’est encor le grand ciel suspendu
Les toits roux et le vent arrêté aux mâtures,
La colline allongée haletant, rose à l’aube.
Faut-il que l’enfant meure et que l’enfance vive ?

 Sur le fleuve Congo, les jacinthes dérivent.

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