L’ubac et l’adret

A Jean Hélion

 

I

Quarante ans !
La rage triomphante d’avoir duré
Et d’avoir fait durer l’écume bondissante.
Moissonné le champ d’îles
Moissonné le triangle nocturne
L’ange a apprivoisé les distorsions du miroir

 

II

Et l’hiver qui ne veut pas mourir !
Les corbeaux pèsent sur la terre vaine
J’entends comme d’une forge
Le halètement des bourgeons prisonniers.
J’attends à l’orée.
Le travail sourd du corps
Défait tout désir.
Le lait du matin entre les bouleaux
Epuise le regard.
J’attends à l’orée.

 

III

S’il n’était que le reflet
de son propre retour
aboli
Si j’étais le miroir
Le jasmin la lèvre
La pluie l’écharpe de brouillard
Reste la lave assise
à investir
si j’étais le minuit

 

IV

Je parle le langage des pierres descellées rendues à l’abîme
La parole de pierre dans la mort venteuse.
J’écoute le bruit de cascade de cette autre parole qui berce le voyageur étonné de la nuit utérine.
Nageur aveugle remontant de l’estuaire à la source…

 

V

L’herbe dans le vent d’ici a témoigné pour l’arbre voyageur du voyage à rebours vers le pays d’enfance
La pierre blessée n’a pas résisté à une parole balbutiée
Eternellement renouvelée
L’enfance
Ni à la canonnade lourde de la mer sur les crêtes de Souillac
ni à la plainte nocturne du terral
Et l’oiseau condé appelle toujours
Dans les grands lilas de la mémoire

 

VI

Déchirée déchirante
Dans la nuit appelante des signes
dans la nuit déchirée des signes
Et sur la terre gaste
(hier)
Moi le marchand des vaines paroles

 

VII

Ce rougeoiement là-bas sur la soie noire
de la nuit australe
(la nacelle d’enfance qui bascule doucement plus loin
vers le même Sud)
Quelle parole résiduelle !
Et qui vient là marchant sur les eaux
Sous la lumière verte de phare ?

 

VIII

Tout devient plus clair soudain
Comme à la fin du spectacle quand la scène s’éclaire
Tout devient plus urgent soudain
Mais personne ne veut partir
… Ils ne savent pas que le théâtre brûle.

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