Visage pluriel

A Véronique D.F.

 

I

Dépassée à la fin de l’alphabet
Le seul recours : peut-être les majuscules de l’oiseau dans le vent
Mais le ciel inversé avait brouillé
les sillons des nuages
Les arbres étaient de fer et l’hiver y brûlait
J’avais atteint les confins de la terre vaine.

Ô visage pluriel
Battant juste en deçà du rideau de la pluie
Dans les vacillements du printemps dérisoire

 

Repère I

L’Etrangère est entrée en ma demeure
Corral des bêtes du sommeil
La fleur d’ombre qui tourne
La rose des vents du pays de mémoire

II

L’oiseau enfin dévie de l’escadre du malheur
Je marche allégé sous sa fragilité
La houle des jours se brise contre ta seule parole.

Je retrouve dans les halliers meurtris de Février
Les traces difficiles de pas obstinés
En marche vers cette lande aire d’envol du vent d’Ouest.

La part de fumée enclose en tes mains
Pèsera plus lourd que les réserves
Toujours renouvelées du temps
Entre les parenthèses des solstices.

 

Repères II

Sur cette lande noire
Où le mot « lande » fait souffler quel novembre
Traverse oh traverse le temps
Peuple cet espace du voyage à rebours.

 

III

Les châteaux de la rue Chernoviz
Flambent dans le brouillard
Après est déjà commencé
dans la patience infrangible des laves
Là-bas.

Wo es war, soll ich werden

Elle vient celle qui s’égarait
Ouvrant la clairière espérée
Dans la forêt sombre et basse des jours

 

IV

Quand le navire crêté de vent coiffé d’écume
Rentrera dans le port
Franchie la barre du malheur habituel
Dépassés les hauts-fonds du désir
Sourd aux sirènes
Le cœur

(Quand l’été affrontera le silex
pour lui voler les étincelles celées en son désir)

Quand les laves durcissant réserveront entre leurs tresses
des visages pour l’éternité qui est pierre
Et le temps de mourir ne sera que cet oiseau
écartelé immobile sous le soleil du carnage

Alors dans la grotte d’ombre sous l’auvent rouge de la falaise
La rose tournera encore.

 

Repère IV

Les mitrailleuses de la pluie
Dans ce jardin aimable
Où tournait hier la rose de mai…
Il y aura des survivants :
Le laurier viril, le néflier
Et le pivert qui interroge l’arbre
L’insecte qui coule dans le bois
Et le cœur altéré

 

V

Voilà que ce soir il vient battre encore
Cette vague oubliée désapprise
Contre ma vie en larmes.
Fidèle et infidèle compagne de ma saison de colère
Amour, écoute le violoncelle de Décembre dans l’âtre éteint.
Le feu que nous étions a perdu sa patrie
Ce nom que j’habitais.

 

VI

Peut être faudra-t-il retenir ton souffle
Toi-même retenu sous l’auvent mauve du vertige
(Pourquoi toutes ces années semblent-elles parcourues d’une aiguillée de mauve
la couleur de la mort et du vent de Mycènes
la couleur de ce fruit éclaté sous le soleil d’Afrique
que tu ne voulus pas toucher ?)

Peut-être ne faudra-t-il craindre de croiser le fer
contre sa parole.
Elle guette ta défaillance prête à mordre
Prête à t’anéantir.

Mais son corps vire comme une barque
Prise aux rapides du lit.
La mort nous fait signe à tous deux
Dans les clameurs de notre silence
Ô lisible à mes doigts d’aveugle.

 

Repère VI

Le doigt aveugle sur la peau nue
Trace
Les hiéroglyphes qui apprivoisent
La mort.
La main nocturne cueille et reçoit
Elle ne sait pas donner.
Il ne faut rien donner à la mort.
Cela la met en appétit

 

VII

Ce ne sera pas plus difficile
Ainsi penché sur Demain étonné
De chercher dans le mascaret boueux des jours
Ce visage qui fut défait.
Le trait sera peut-être plus dur
du maxillaire obstiné
Plus cendreux le vertige
du regard appelant.

Le sourire ironique montera du tourbillon
Et me boira.

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