« Je ne suis pas d’ici, je ne suis plus d’ailleurs » (Préface à l’Ile Equinoxe par J.M.G. Le Clézio)

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L’Île Équinoxe est un recueil particulièrement émouvant dans l’œuvre de Jean Fanchette. Émouvant parce qu’il fait penser impérieusement à un autre poète de l’exil et de l’appartenance : Arthur Rimbaud. Il y a quelque chose de commun entre les deux hommes. Tout d’abord, le voyage. Rimbaud, au mitan de sa vie, après avoir cessé d’écrire, va vivre à Malte et en Égypte, puis au Harrar, et revient pour mourir en France, d’un cancer, à l’âge de quarante ans. Et ce bateau, l’Amazone, sur lequel il est rapatrié, déjà presque à l’agonie, était un des paquebots de la Compagnie générale maritime qui faisait le service entre l’océan Indien (Aden) et Marseille, et transportait aussi des passagers venant de Maurice.

Jean Fanchette a vécu l’expérience de Rimbaud, mais à l’envers. Rimbaud est entré en poésie, a soulevé la langue française, l’a transformée à jamais. Ensuite il s’est tu, et il a voyagé vers l’océan Indien. Jean Fanchette a connu l’itinéraire inverse puisqu’il a commencé par voyager, il a quitté Maurice, et au lieu de se déplacer vers l’est, il l’a fait vers l’ouest. Il est allé en Europe, et c’est là qu’il a trouvé la poésie, le théâtre – on sait son engagement dans l’aventure du psychodrame de Jacob Moreno –, en même temps qu’il a exercé sa profession de médecin psychiatre. Son voyage est allé du silence (Maurice, l’île du silence d’une certaine façon) vers l’illumination de la poésie, puis s’est interrompu dans la mort. Il y a quelque chose d’étrange dans cette correspondance.

Je crois que tous les deux peuvent être considérés comme des aventuriers, dans tous les sens du terme : l’aventure de la poésie, mais aussi l’aventure de la vie. Et cette expérience extrême, cette expérience de la poésie et du voyage, est le terrain sur lequel les deux poètes se rencontrent.

Mais ils se rencontrent surtout dans la valeur des mots. Aussi bien Jean Fanchette que Rimbaud sont des poètes qui ont une exigence vis-à-vis du vocabulaire, vis-à-vis de la langue. Ce sont des poètes qui ne manient pas l’ornement. Ils sont dans l’exactitude. La poésie est pour eux un absolu de la quête humaine. Chez l’un comme chez l’autre se trouve la nécessité d’accéder au réel, non le réel du quotidien, mais le réel qui se cache au coeur des choses, l’éblouissement, la charge sensorielle, la vérité cénesthésique. Chez l’un comme chez l’autre, la même liberté. Il y a des rencontres très surprenantes. Dans un poème, son premier grand poème, Le bateau ivre, Rimbaud parle des « péninsules démarrées ». Dans L’Île Équinoxe, Jean Fanchette utilise spontanément la même image, il écrit « étoiles démarrées1 ». Le même navire, le même voyage, les mêmes bruits du vent dans les vergues, le bruit qu’il imagine et qui a transcendé la poésie de Rimbaud, qui l’a invité au voyage. C’est ce goût de la mer, ce goût de l’aventure qu’on retrouve dans la poésie de Jean Fanchette. Son désir de l’ailleurs, du nouveau, son besoin de vérité.

L’autre point de rencontre entre ces deux poètes est ce que j’appellerai la « mémoire de la jeunesse ». Quand on parle de mémoire, on pense généralement à quelqu’un d’âgé, arrivé au terme de la vie. « Je n’écrirai pas des mémoires », proclame Lautréamont, tout entier dans sa révolte contre (Dieu) le père. Pour Jean Fanchette, comme pour Rimbaud, la mémoire est celle de la jeunesse, une mémoire qui se fonde non sur la sagesse de l’expérience mais sur la fulgurante intuition de l’enfance. L’on ne peut s’empêcher de penser à la définition qu’en donne Rabindranath Tagore dans Fireflies :

« The child ever dwells in the mystery of ageless time, unobscured by the dust of history.» (L’enfant habite toujours le mystère du temps sans âge, non obscurci par la poussière de l’histoire.)

Il y a quelque chose de naïf, d’innocent, d’enfantin, dans la démarche de Jean Fanchette, comme chez Rimbaud. Il y a aussi cet extraordinaire appétit de la vie, ce goût des sensations liées à l’enfance qu’on trouve dans ces grands poèmes tels que Les midis du sang ou Osmoses.

Écoutons Le poème de l’arbre enfant :
Les pulsations d’un paysage
Vibrant dans les veines de l’arbre,
Le rocher frère et ses présages
Furent appris en ce matin
Porté vers moi du fond des âges.
[…]
L’arbre se souvient de l’amande,
De la nuit lente des racines,
Des forêts d’ombre et de résine,
Jusqu’au cri du premier oiseau
Par-delà des siècles d’attente.
Et moi l’enfant d’une seconde,
Parmi l’or mouvant des genêts,
Je veille cet instant que fonde
L’angoisse de millions d’années
Dans le désordre clair du monde.
[…]

C’est l’appétit de la vie, l’appétit des sensations. Il y a chez Fanchette ce goût de la résonance précise. La magie du monde n’est pas acquise. Pour Jean Fanchette, elle est une certitude qu’il a reçue dans l’enfance, qui le guide au long de sa vie, comme une prescience. L’on a parlé souvent – en évoquant Jean Fanchette – de l’exil. Lui-même a parlé de son « exil », s’est défini comme un poète de la transplantation, un poète du départ. Mais ce mélange des sensations, jusqu’à l’anatopisme, est sa force de résistance dans l’exil, la vérité intérieure qui l’imprègne, la mémoire d’enfance qui le poursuit à jamais, qui l’assaille et l’obsède. C’est Maurice l’« arrière-pays » des poèmes, comme il la nomme. Dans tout ce qu’il écrit, Maurice est présente. Non dans la nostalgie ou dans la fugacité des souvenirs, mais comme une individualité physique, actuelle, toute de sensations. Une vie réelle, plus vraie que la réalité matérielle qu’il trouve à Londres ou à Paris.

Nous avons écouté le poème de l’arbre, le poème du mélange des arbres. Les arbres ne connaissent pas de frontière. Ils poussent librement là où le vent porte leurs graines, où les hommes apportent leurs semences. Ils ne peuvent pas être identifiés à un lieu. De même l’ensemble des sensations ne fait pas une identité. Ou alors ce sera une identité provisoire, une identité qui évolue, qui bouge.

Quand Jean Fanchette vient à Paris, il est porteur d’un message. Peut-être est-ce le message que Jean Paulhan n’a jamais entendu, le message que lui a envoyé Malcolm de Chazal et qui est resté lettre morte ? La relation entre Malcolm de Chazal le mystique et Jean Fanchette l’instinctif n’est pas évidente au premier abord. S’il est probable qu’ils se sont croisés – ne fût-ce qu’au carrefour de La Louise, où tout ce qui circulait à Maurice entre les hauts et Port-Louis obligatoirement se retrouvait –, l’étrangeté de l’un à l’autre est d’abord manifeste. Et cependant il y a une coïncidence.

Les écrits de Malcolm de Chazal ont été reçus, fêtés, écoutés à Paris, même si l’écrivain n’a jamais voulu faire le pèlerinage. Mais sa parole profonde, ce qui était en lui profondément mauricien, c’est-à-dire imprégné des sensations et des convictions attachées à son île, a été mal compris, peut-être dédaigné. C’est pourquoi, par la suite, Paulhan s’est détaché de Malcolm de Chazal. Ce n’était pas une trahison, c’était un malentendu, le plus grave, le plus irrémédiable des manquements.

Jean Fanchette vient en quelque sorte porter, restituer cette parole. Et là, elle sera reçue. Parce que, au contraire de Malcolm de Chazal, Jean Fanchette est un créateur d’une certaine modestie. C’est un poète qui ne proclame rien de définitif, qui ne pose aucun diktat mais au contraire pose des questions. Il s’interroge, il nous interroge, il propose une musique vive, une musique de jeunesse, dont l’accent est rimbaldien, sans aucune mesure avec la musique tonitruante que l’on attend parfois à Paris de la part d’un habitant d’une île lointaine. Il faut dire avant tout cette vérité : ni Malcolm de Chazal ni Fanchette ne sont des écrivains de l’exotisme. Bien au contraire, ils s’inscrivent contre cette fausse monnaie, ce leurre. Ce qu’ils disent est marqué par l’insularité, par l’éclatement que connaissent les gens des îles. Mais ils ne s’en servent pas comme d’un décor, ni comme d’une robe prétexte. Ils en sont en quelque sorte l’un et l’autre dévêtus, parce que l’honneur pour eux est dans cet inconfort. Si on sent en eux une vindicte – altière chez Chazal, fragile chez Jean Fanchette –, elle existe dans l’affirmation de leur vérité, sans détour ni compromis.

Il y a un poème qui parle, justement, de cela.

Presto vivace

Je cours depuis toujours sans jamais m’arrêter
Tout se fait en courant aimer naître et mourir
Je poursuis des soleils que je n’ai jamais vus
Je cours après des rêves que je ne ferai plus

Je cerne les saisons dans leur cycle sans fin
d’éblouissements verts et de métamorphoses
Le temps n’est pas pour moi Je guette les nuages
En flottant derrière eux vers des silences vagues

Météore sans nom dans le ciel des âges
Je ne sais même plus d’où je me suis enfui
et conduis dans l’espace une ronde infernale
De fantômes moqueurs qui ne sont jamais morts.

Dans son avant-propos à L’Île Équinoxe, écrit en 1992, il dit :

J’ai toujours écrit des poèmes. La poésie a été le témoignage de ma plus constante fidélité à l’indicible, lutte inconsciente et féroce et destination en même temps, plutôt que destinée. […] L’arrière-pays de ces poèmes est naturellement l’île d’enfance : Maurice ; ses salves qui ne cessent de se réverbérer dans les échos de l’exil, ses sourds embrasements dans la mémoire.

L’exil ne peut pas être un exil politique. Ce ne peut être non plus un exil économique. C’est ce besoin que Fanchette a – à un certain moment de sa vie, qui correspond à ce moment de l’existence où l’on doit se mesurer au monde – de partir et de devenir un autre. L’exil est une cassure au coeur de soi-même, que seuls peuvent identifier ceux dont l’origine est incertaine et le lieu de destination incompréhensible :

Il m’a fallu tout ce temps pour savoir qu’il n’y a pas d’exil
Que l’exil est la dislocation entre le temps qui n’est plus temps et le lieu qui n’est plus lieu. Je suis debout dans la trouble lumière
Arrimé à de petites choses, une odeur, une couleur…
L’odeur du vent de mer traverse l’espace salé de la lagune qui habite en moi,
qui bat dans mon sang vagabond d’hémisphères.
[…]
Je suis ici dans ma verticalité vigilante,
Un,
Compact, fragile et infrangible1.

Et un peu plus loin :

Je ne suis pas d’ici. Je ne suis plus d’ailleurs. Je me coule dans la verticalité de mon corps. Je me love dans l’horizontalité de mes ans. Au-dessus de moi vole immobile l’oiseau Absence. Je ne marche plus que dans l’évidement, le vacant Où l’écho de mes pas résonne comme une salve.

« Je ne suis pas d’ici. Je ne suis plus d’ailleurs », c’est véritablement le secret qui nous touche chez Fanchette : cette inquiétude. L’homme n’a pas d’appartenance véritable puisqu’il est de partout. Son pays est le mouvement, ce qui le porte vers les autres hommes. La ligne familière aux îliens, que les Grecs appelaient horizein (ce qui limite), n’enferme pas le poète, mais au contraire l’appelle vers l’ailleurs, vers l’autre soi-même – le proverbe créole ne dit-il pas lizié pena balizaze, les yeux n’ont pas de frontière, et les Touaregs du désert (qui sont des îliens à leur manière) n’affirment-ils pas que leur vrai pays, c’est l’horizon ?

Jean Fanchette se sent proche de l’Afrique. Il fait ce voyage en Tanzanie – la côte du Mozambique où est incluse l’âme de Maurice, sa part maudite, forgée dans les bagnes de Zanzibar ou de Qiloa –, et il y reçoit un des plus beaux poèmes qui aient jamais été écrits sur l’esclavage. Cela s’appelle Venus de mer.

Toute partance est douloureuse à la mémoire de ces hommes
Venus de mer qui se perdirent parmi les lianes de leurs pas
Dans une ville sans oiseaux aux neiges sales de l’exil.
La cape de vent dur encore brûle le sel de leurs visages
Et dans leurs yeux des navires brisent l’ordre des archipels.
Toute partance est douloureuse. Écume et sculpture de vagues
Et dérive blanche de voiles sous les dessins très lourds du ciel.

Métamorphose au jour de mer, les essaims de lumière bruissent ;
Les navires du retour croisent au large de la mémoire heureuse
Et les fleurs d’ombre s’ouvrent aux vergers de la mer sommeilleuse.
La mer. Et ses tresses se dénouant devant l’or fin de nos regards
Et ces étoiles démarrées, un soir du Sud, parmi les vergues.

Et sur une plage de Tanzanie, il découvre l’image très violente de l’esclavage, métaphore d’un monde détruit, d’un monde violé.

Msasani Bay

Passe. Qui donc voudrait arrêter la vague crêtée d’écume et de vent dans ce matin de Msasani ? Les requins croisent au-delà du lagon, la mort dans les vergers de corail…
Main haute sur le jonc de polystyrène – ballad of the long-legged bait, poor poor Dylan. Spool ! Le fil spools lorsque le barracuda frappe, brisant l’élan masturbatoire.
Lily se renverse, le maillot bleu courant sur l’entrecuisse.
Et l’eau qui sculpte le sexe offert sous l’étoffe agaçante.

L’exil dont parle Fanchette, c’est aussi cette brûlure de l’Afrique, cette formule « L’été sera, rauque comme un poing de colère », écrite en 1952, longtemps avant les premières grandes guerres destructrices de l’Afrique moderne, avant le Biafra, avant le Congo. La rupture avec l’Histoire imprègne le poète du sentiment de provisoire. L’identité est provisoire puisque la raison ne nous propose rien de définitif, et que nous sommes, nous tous, les humains, « les Pascuans de l’improbable ». Telles ces statues de l’île de Pâques qui n’ont pas véritablement d’origine, et qui regardent vers le large sans savoir vers quoi elles regardent.

La poésie de Fanchette parle donc de cette nécessité de voir avec exactitude ce dont nous sommes faits. De lire en nous ce qui est interrogation, ce qui est conjecture.

Parmi les revendications de Fanchette, il y a, curieusement, cette détestation du voyage :

Assez des migrations.

C’est Décembre et les troupeaux là-bas vont vers le Sud Parmi les souches et la pierraille blanche.
Assez des migrations assez des transhumances ! Je ne veux plus me briser aux vents qui traversent le Sud Aux pluies lourdes lavant les ossuaires de l’enfance
Qu’importent à présent les guetteurs camouflés de mes constellations
Ils ne me reconnaîtront plus

Loin de la mer respirante
La route de l’avenir jetée comme un pont
Sur un si vertigineux espace
Sur une telle absence

Rien à déclarer à la douane du passé !

Et encore ce poème qui est celui du refus de l’identité ferme, de l’affirmation péremptoire :

Hier la mer…

Calme. Au loin la mer dénouée
Balance le ciel des exils.
L’écume aux brisants s’est vouée.
J’ai renié l’âme des îles.

Roi, j’ai perdu mes caravelles,
Trahi l’enfance aux cheveux verts.
Je remonte avec les civelles
Les courants certains de la mer.

Roi, j’ai vendu mon héritage
Doux-amer pour d’autres royaumes
Et de mon seul destin l’otage
J’étreins le vide de mes paumes.

Calme. Au loin la mer dénouée
Balance le ciel des exils.
L’écume aux brisants s’est vouée.
Quels soleils roux brûlent mes cils ?

Voici donc L’Île Équinoxe.
Lisez ces poèmes ! Ils sont d’actualité. Ce que Jean Fanchette dit de l’Afrique est toujours vrai aujourd’hui. Son doute sur l’identité, beaucoup d’entre nous le ressentent, parce que aujourd’hui l’exil nous pénètre, et dans nos esprits le provisoire se déclare. La recherche de l’identité, nous enseigne Jean Fanchette, n’est pas simplement appartenir – ou échapper – à une nation. C’est nous interroger sur ce que nous sommes, poser la question de nos constructions. Sur quoi sommes-nous vivants ? Comment allons-nous accepter les autres ? Qu’allons-nous recevoir d’eux ? Comment saurons-nous les aimer ?

La parole de Jean Fanchette, malheureusement, a été interrompue – comme celle de Rimbaud – trop tôt. Sa parole reste en suspens. Et c’est peut-être ça qui est le plus émouvant dans la lecture de ces poèmes. C’est qu’il y a justement la remise en question de la poésie sur elle-même, la pensée qui ne s’achève pas, le mouvement qui ne connaît pas de fin, la vie qui n’a pas de destination finale. Les interrogations que Jean Fanchette nous livre sur lui-même, sur le monde, cette évocation très sensuelle, très sensorielle du monde et son refus de participer aux grandes idées, aux grands débats, son refus de la compromission avec les grands thèmes pseudo-humanistes – qui étaient en cours à l’époque –, son refus de l’exotisme et de la facilité étant, au fond, son seul credo. Il croyait très fermement dans l’humanité, c’était un grand humaniste, mais qui refusait d’utiliser les mots courants, les mots communs de l’humanisme. Venu de la mer, lui aussi, il n’avait rien d’autre à partager que l’inquiétude des errants.

La poésie de Jean Fanchette est exigeante, elle est authentique dans chacune de ses paroles, dans la richesse de son rythme, la valeur de ses mots. Il n’est pas indifférent que dans le monde moderne, imbu de théorie et assourdi de certitudes, ce soit cette voix très ancienne, qui charrie toute la complexité et l’originalité de la culture mauricienne, il n’est pas indifférent que ce soit cette voix-là qui nous donne foi dans la poésie.

J.M.G. Le Clézio Maurice, novembre 2008

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