La visitation de l’oiseau pluvier

Hautes herbes,
Troupeau transhumant des hautes herbes
Dès qu’en la faille du vent pluriel
S’allumait la mémoire.

Là-bas dans la forêt ligotée,
L’embuscade vénéneuse,
Mes yeux s’ouvraient à la naissance miraculée.

 

Cette porte qui s’ouvre et qui refoule
Toute une histoire d’absence et de refus
Cette porte qui efface la nuit
Et
La mer toujours pour assourdir
Les litanies du feu et du désir
Pour annuler l’absence.

C’était là-bas dans ce pays
du sixième sens toujours guetté
Du haut des vigies de la mémoire
Brûlant au feu de la même absence
Les lianes de la forêt nocturne
étreignaient le désir et
défaisaient jusqu’à son nom.
C’était le temps de nos limbes :
il y battait la reddition du sang

 

La visitation au huitième jour
de l’oiseau pluvier
appelé par la télépathie de solitude
me dit la double allégeance.
Encore.
Le triangle de la sterne traverse
une histoire ancienne.
La mythologie des îles y bat
accède à l’envers de la raison.
Je connais chaque mot chuchoté
de cette liturgie d’écume
à la cassure nette du passé
comme une lave éclatée.

Je connais chaque geste de cet arbre
qui esquive le vent
et le chant bitonal de l’oiseau des terres
accroché aux grappes des lilas.

 

Tout se brise contre l’écran-récif du Sud.
Le Sud est mon aval mon amont
ma bonne étoile le but de ma course certaine.

Départ fut le chiffre secret de cette enfance.
Que de ruines levées dans la mémoire de la saxifrage
dans le geste arrêté la messe interrompue.
Dans Octobre hauturier le navire devient île.
Un immense nénuphar se déploie dans ma tête
Une tumeur heureuse.

 

L’opéra un instant s’est figé
ouvrant la constante clairière
au lointain du temps qui est espace.
Le serpent des semaines des mois des années
s’est mis à danser
sous la flûte oublieuse du présent.

De nouveau cheminant sur la ligne de crête
De nouveau le matin décapité
et la brûlerie de la ville capitale.

Ma rue et sa rumeur aux paumes de l’angoisse
le mur gris de l’hiver les pavés quadrillant
l’aire de l’habitude difficile :
Mon territoire morcelé.

Ciel bas niveleur pour l’hirondelle de l’éternel retour
Par-delà ces marais où coule le plomb du ciel d’hiver
Là-bas loin vers le Sud
Une étoile en danger appelle au secours
De l’autre côté des années-lumière.

Je me souviens des fragments d’un massacre.

 

Ta vie ?
Pense à la barque cognant dans les sargasses
la lumière menacée courant dans la forêt lianeuse
à cette île levée dans l’aube de Msasani.

Le masque à l’intérieur de la tête d’ombre
te regarde moqueur
Et le temps qui boit ses yeux
le temps d’un éclair dans la prison des cils :
Cela s’appelle désir
Et il est assez fort pour repousser
tous les vantaux de la nuit.
Cela s’appelle mort
Le coup de couteau dans les nerfs des amarres.

Que suis-je d’autre que ce remord d’être moi
Ce souvenir froissé d’un rêve inachevé ?
Et cette voix perdue qui parle par ma voix
Que dit-elle sinon le parcours d’une absence ?

 

De nouveau le lichen tatoué sur le roc
De nouveau cet oiseau accroché au vertige
Quelque part le paysage s’est abîmé
Je ne sais plus le nom du peintre
ni ses couleurs.

 

Le ciel bleu-gillette
sur le poudroiement de la lande
et dans la trace fugitive
peut-être sans mémoire
la béance de la mer pressentie.

La cavalerie de Mahler
fauchant l’herbe drue de cette lande
Ici dans le pays du West Penwyth
Et le jour qui voyage s’enroulant dans l’été.

Dressé sur les belvédères de l’intérieur
dans les clameurs soudaines du silence
je sais que j’ai mérité la Mer
que jamais ne sera apprivoisée
cette faim porteuse
depuis ce monde-nacelle
suspendu sur la mer.

 

Je voyage dans la liberté claire
des mots de l’enfance :
le troène et le manguier
la mer et l’oiseau dans le vent.
Et toi ancré dans la couche solide
Gravé (gravant) dans le destin du roc
Pris dans le noyau même
Figuré (figurant) de/dans la scène définitive.

Et voilà qu’esquisse ressemble à angoisse
sur la page sans glyphes du livre que je lis.

 

La lampe verse toujours un filet
parcimonieux dans le sable noir.
Je gratte un arbre comme une allumette
et j’inonde la nuit au plus loin
de ses anneaux mouvants.

Minuit sauvage piaffe
comme les chevaux des westerns
dans le corral menacé.

De cet embâcle du paysage hier éclaté
De cette arête dure du basalte oublié
Essaiment des abeilles de lumière
Aux ailes engluées.

Qui parle à qui ici ?
Quelle parole menacée par le bâillon d’ombre ?
Etoilé le miroir
Les clameurs ont réfracté vers la bouche d’ombre.
L’absence qui siffle entre les dents
L’oublie où chavire le corps

Décombres.

 

Cela se passait peut-être aux marches de ces pays oubliés dont les avions délimitent les traces inscrites dans les terres cultivées du Vexin-en-France ; cela se passait peut-être dans les déserts de l’Ethiopie que je parcourais l’été dernier…

Le battement de la vie ; les puits où, au soir, des filles nubiles porteuses d’amphores s’attardaient et riaient en mâchonnant des feuilles dont elles recrachaient le jus rouge (règles d’en haut pour ces vierges désirantes et comptables du sang de la première pénétration).

C’était toute une possibilité d’histoires dans le temps qui n’est plus temps, quand la main de l’homme et les bouleversements telluriques disloquaient le temps visible…

Ici, couché dans l’été beauceron, comme hier au bord de la marnière nocturne, je pense à toi vierge perverse, vierge romane au torse de garçon, à la coupure nette infligée par le soc au-dessus de ces hanches que le désir ordonnait au mouvement de la mer abolie.

 

Sous la pluie salée gluante
dans la forcerie de l’île-équinoxe
il marche jusqu’à la couronne de basalte
des Wols sous leurs lichens abstraits.
Le manguier géant est toujours à sa place
qui réserve entre ses racines affleurantes
des sortes de sarcophages fuselés
où les corps des amants ont couché
et apprivoisé l’herbe rêche.

Midi écarte les tresses de la pluie.
L’oiseau condé chante un bonheur désaltéré
et frappe les douze coups de l’altière solitude.

Cela se passe quelque part dans le monde qui nous appartient.
Il suffit de renverses l’encensoir du souvenir et ses braises menacées.
L’absence ne ferme aucun paysage.

 

L’herbe qui boucle dans le vent
Le temps qui va son amble
Dans l’énigme du nuage.
Je bois la lumière d’eau
sur les galets
Attentif au souffle des artères du monde
Communiant à la parole ignée
Traversée par la foudre.

%d blogueurs aiment cette page :