Rêves au jour le jour

A la princesse morte…

 

L’autre nuit, vous vous étiez transmuée en statue de
marbre figée sur ma table dans l’envol d’un adieu… Cette
nuit le marbre est devenu chair irisée, diaphane de
fantôme dans la neige…

Je marchais avec vous sur une grève étrange perdue dans
un vertige horizontal. Un petit grain de sable qui était
peut-être une perle faite exprès a suffi pour vous faire
trébucher et glisser dans mes bras immatériels.

Je vous ai embrassée dans le vent bleu et comme
palpable, sous un grand ciel tourmenté de crépuscule
d’automne, habité de mouettes et de battements d’ailes.
J’ai posé mes lèvres sur vos lèvres. Elles avaient le goût
végétal des embruns sur la mer et l’âcre saveur des fruits
verts…

La respiration des eaux s’était tue, noyée par votre
souffle. Des vagues immenses de tendresse déferlaient sur
mon corps comme des sanglots inutiles qui portaient un
espoir aux teintes indécises dans leurs ressacs vêtus de
haillons spumeux…

L’aube vous découvrit marchant sans but dans le sable
mouillé, loin, loin, devant moi, drapée dans votre
mystérieux silence.

Du fond de l’Abîme, je lançais mes mains comme des
tentacules vers le jour…

Gerbes de lumière fusant de la nuit.

Bonheur douloureux des réveils.

Des créneaux de l’aurore, en m’éveillant, j’ai vu des pas
dans la neige. Rien ne traduit plus désespérément la
solitude que des pas dans la neige. J’ai pris lentement
conscience de votre absence…

et je me suis lancé à corps perdu dans le rêve éveillé,
dans la ronde grotesque et quotidienne des fantômes
vivants…

(29 janvier 1954)

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