« L’exil équitable » (préface de Michel Deguy)

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« Le poème commence par Osmoses, à pieds comptés ; il est romantique : classique.  » Mon âme est ceci, mon âme est cela  » ;  » Je dirais… Je dirais quelque jour…  » Plus tard, il rentre en lui-même ; c’est  » l’aventure du poème  » (p. 171) [ cf. La visitation de l’oiseau pluvier].

Lyrique, le ton le demeurera. Le JE s’y apprend, s’y inscrit, s’y forme – s’y proscrit jusqu’à cette admirable sentence :  » Que suis-je d’autre que ce remord d’être moi ?  » (p. 158) [ cf. La visitation de l’oiseau pluvier]. Il a cherché sa destination – nous dit la page liminaire ultime du 28 février 1992 – en se repérant sur son sillage, selon le mouvement à rebours ( » à rebours au pays de trop-d’enfance « , (p. 149) [ cf. L’Ile Dissidence] de l’exilé qui se sait lui aussi  » porteur du signe  » (28-2-1992).

Les poèmes sont orientés à l’Ile, ce  » monde-nacelle « , cette  » amande  » – où s’entend avec le fruit, l’adjectif verbal de l’amour. Les poèmes sont dédiés – aux frères, aux femmes, aux filles, aux amis. Jean était de la trame des fidèles ; l’exil trempe la fidélité. Jusqu’au bout – l’Ithaque était aux deux bouts de l’odyssée moderne fragmentaire. Son Elbe et sa Sainte-Hélène alternativement.

L’Ile s’appelle Equinoxe. Quelles sont ces moitiés que l’Ile répartit équitablement ? Quel est le partage de ce poète ? Terre entre deux mers, l’île ; mer ou ciel entre deux terres, le voyage ; et qui disloque ou raboute les deux hémisphères réversibles, le Nord et le Sud insuperposables ; et les deux grandes langues du bilingue, et sa  » part de négritude  » (p.53) [ cf. La liturgie d’écume], et sa part de candeur ; l’écartèlement des  » deux vies » (p. 29) [ cf. Le poème de l’arbre enfant], d’être seul et d’être deux, et à son double et à sa moitié. Et une part de lui-même était scientifique par l’analyse et une autre poète par la poésie.

L’Ile est son ancienne île : ex-île. Et lui, il est cette personne singulière, de reniement (p. 185) [ cf. Hier la mer…] en reniement de ce reniement (p. 149) [ cf. L’Ile Dissidence] :  » Je n’ai rien renié (…)  »  se tournant et se retournant dans l’identité provisoire : ex-il.

Jean fut disert et multiple, confessant et confesseur, verbe, voix active et passive,  » figuré (figurant) de/dans la scène définitive (p. 161) [ cf. La visitation de l’oiseau pluvier]  – où nous entendons chez ce professionnel des termes de la psychanalyse un autre pôle que celui de la scène primitive. Or son poème est pudique ; Orphée (membra disjecta) s’y déchiquette, s’y dissimule par morceaux. Le drame de sa vie s’y dérobe : une communication secrète aux destinataires, où la tourmente s’apaisait.

Qu’est ce que l’exil ? J’ai rêvé un jour de faire un poème avec la table des matières d’un recueil (et je l’ai fait dans Jumelages). Si je croyais pouvoir le faire ici (c’est impossible),  florilège du florilège, avec ses matières à lui, qui sont de mangue et de mélèze, de saxifrages et de mornes, d’amertume et de passion, de trèfle et de pluvier (où son ouïe poétique, doublant son oreille analytique, gorgeait pour nous un mot de pluie et de vieillir), je rapprocherais pour cette table en poème, les sentences où l’ici balance le là-bas, et celles des Rois Mages qui arrivent vieillissant à la page 47 [ cf. L’âge d’homme], et page 190 [ cf. Venus de mer]s’en retournent sans étoile.

Qui a pensé au voyage de retour des Mages ? Et peut-être à leur deuxième départ, comme celui d’Ulysse avant l’Enfer ? C’est l’aller et retour qui fait le poème, et ce deuxième âge qui revient sur les pas de l’enfance retrouvée comme perdue maintenant à jamais.

D’abord il y a la vibration géographique de l’ici et du là-bas, qui se changent l’un dans l’autre par l’exil et le retour, se rapportent l’un à l’autre, se transfèrent, se réciproquent : la partition du  » colibri dans le manguier  » et du  » loriot dans le cerisier  » (p. 29) [ cf. Le poème de l’arbre enfant]– très discrète citation de Char, dont Jean Fanchette nous dit qu’il reçut le signe ; l’écartèlement  » des deux vies  » (p. 29) [ cf. Le poème de l’arbre enfant]. Puis il y a l’ici du poème : c’est le poème qui fait et devient le lieu : don d’ubiquité ; et le lecteur qui le suit partout peut ne pas savoir où il est. Enfin ce qui compte c’est le dans-les-deux-sens, l’équivocité, la multivocité et la polysémie acquises, le renversement de la relation (virement et revirement de son parcours) où la relation s’apprend comme plus essentielle que les termes qu’elle dispose ; la réversion et la rétroversion – compas-raison. L’exil, c’est  » l’exil du monde « (p. 111) [ cf. Le tombeau d’Agamemnon].

Toujours la poésie, déférant et transférant, est de circonstance : dans l’ici qu’elle préfère maintenant et où son poème, afférant, efférent, s’affaire, elle ouvre en même temps un autre là-bas que ce lointain qu’on voit d’ici, un plus-outre que l’arrière plan de la localité d’où elle parle, une autre échappée que celle que nous avons sous les yeux, sur le dos,  » sous la main « , une autre circonstance que celle-ci : déplaçant, résiliant, trouant son local actuel pour y conférer un autre, de l’autre – très ailleurs, très près.

Alors à ce moment, dans ce même temps, lui, le je lyrique, ce relateur de la relation, il conduit un orchestre du monde à ce moment-là, qui n’existe pas, mais c’est comme s’il le faisait jouer. Or telle est l’opération (la grâce) que l’exil, sans la garantir, possibilise et favorise.
Adieu, Jean. »

Michel Deguy

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