Venus de mer

A mon frère Régis

 

I

Toute partance est douloureuse à la mémoire de ces hommes
Venus de mer qui se perdirent parmi les lianes de leurs pas
Dans une ville sans oiseaux aux neiges sales de l’exil.
La cape de vent dur encore brûle le sel de leurs visages
Et dans leurs yeux des navires brisent l’ordre des archipels.
Toute partance est douloureuse. Ecume et sculpture de vagues
Et dérive blanche de voiles sous les dessins très lourds du ciel.

Métamorphose au jour de mer, les essaims de lumière bruissent ;
Les navires du retour croisent au large de la mémoire heureuse
Et les fleurs d’ombre s’ouvrent aux vergers de la mer sommeilleuse.
La mer. Et ses tresses se dénouant devant l’or fin de nos regards
Et ces étoiles démarrées, un soir du Sud, parmi les vergues.

 

II

Les ailes du moulin apprennent le silence au bief d’eau sombre ;
La mémoire voudrait, à peine dessinés, des gestes rares,
Des gestes ombreux de nageurs sur les fonds scellés de corail.
Ici l’architecture est dans l’ordre du givre et ses rosaces ;
Là-bas le vent taille le roc en forme de gisants mal-morts
Et les chemins d’herbe incendiée se brisent à l’assaut des mornes.
Ce n’est pas tant l’exil que le mépris de la terre femelle,
Du résidu mouvant et traître de la débâcle des basaltes !
Leur terre enceinte de sanglots dont la mer rouvre les blessures
Jette ses salves de violence au ciel charbonneux de l’Europe ;
Et les seuls Rois Mages qu’ils aiment sont ceux du retour sans étoile.

 

III

Mer, l’absence de mer commence après le dernier boulevard
De cette ville-ossuaire.
Les fresques du brouillard s’estompent dans la nuit qui n’est plus temps.
Mais un navire appareillera cette aube sur les eaux calmes du sommeil,
Un navire gréé de vent portant les oiseaux de retour.

 

IV

Terre. D’ici la terre est la colline à l’horizon de l’aube.
Les constellations du Sud dorment sur les lagons d’eau morte.
Venues d’une saison ancienne des feuilles dérivant leur portent
Le salut de la terre rauque où leurs racines s’emmêlèrent :
Emeraudes du matin vierge et ciel en friche de fougères.
Et pour les guider dans la passe, parmi les algues en voyage
Une mouette suspendue blanche oriflamme au vent de terre.

Et ce fut chant de fête alors de la cale noire aux misaines
Et ce fut chant comme au départ longtemps-longtemps
Mais les seuls Rois Mages qu’ils aiment sont ceux du retour sans offrandes.

 

V

Le matin sur la Ville vit pleurer des hommes qui avaient
Erré jusqu’au bout de la nuit, perdu jusqu’au sel de leurs larmes.

(juin 1959)

%d blogueurs aiment cette page :